Terry Gilliam
|
| Terry Gilliam (à gauche), en compagnie de quelques Monty Python's. |
FILMS
- Sacré Graal (1975)
- Jabberwocky (1977)
- Bandits, bandits (1981)
- Brazil (1985)
- Aventures du Baron de Münchhausen (1988)
- The Fisher King (1991)
- L'armée des 12 Singes (1995)
- Las Vegas Parano (1998)
- Les frères Grimm (2005)
- Tideland (2005)
- L'Imaginarium du Docteur Parnassus (2009) - Critique
Si je devais m'exiler à vie sur une île déserte pour échapper à mes créanciers, à l'ISF ou à mes ex-femmes, une chose est sûre c'est que j'emporterais avec moi un projecteur 35 mm, un
écran de cinéma, un fauteuil de Multiplexe, du pop corn, un groupe électrogène et quelque films de Terry Gilliam.
|
A l'instar de Tim Burton, Terry Gilliam est un réalisateur dont on peut reconnaître le style en quelques plans. Tout au long de sa filmographie, il est parvenu à développer un univers visuel et
narratif très particulier, entre baroque et grotesque, un monde où l'imagination prime sur le réalisme et où l'humour est toujours prêt à surgir des situations les plus noires. Alors que trop de
cinéastes se contentent de reproduire à l'écran ce que tout un chacun peut découvrir en vivant sa vie quotidienne ou en ouvrant un journal, que ce soit avec des mélodrames, des films sociaux ou
même des films policiers, Gilliam, en grand raconteur d'histoire, nous embarque avec chacune de ses œuvres dans des aventures toutes plus incroyables les unes que les autres. Il n'hésite pas à
nous entraîner dans des dimensions inexplorées, dans la fantasy, la science-fiction ou le conte pour, le temps d'un film, nous faire un peu oublier la réalité.
J'ai choisi d'aborder Terry Gilliam de façon à dégager de son œuvre une partie de sa substantifique moelle. En me replongeant dans sa filmographie je me suis rendu compte que chacun de ses
films peut être considéré comme la variation d'une même thématique récurrente que le réalisateur explore depuis maintenant plus de trente ans. Dans tous ses films, depuis Jabberwocky en 1976, jusqu'à L'Imaginarium du Docteur Parnassus qui est sorti en novembre dernier, Gilliam s'est intéressé de façon plus ou moins
évidente à la question de l'évasion dans l'imaginaire, dans le fantasme et l'hallucination, ou comment fuir la triste réalité pour se réfugier ailleurs et comment cette fugue permet de mieux
prendre conscience de ce qu'il y a de beau, d'admirable ou au contraire de particulièrement affligeant dans le monde réel.
|
Pour son premier long-métrage, Gilliam choisit de porter à l'écran un court poème de Lewis Carrol, Jabberwocky qui se trouve dans le deuxième roman consacré aux aventures de la petite Alice : De l'autre côté du
miroir. Dans le livre, ce poème d'une page environ est rédigé à l'envers et doit être lu dans un miroir. Mais même remis dans le bon sens, le texte reste particulièrement énigmatique.
« Il était reveneure ; les slictueux toves
Sur l’allouinde gyraient et vriblaient ;
Tout flivoreux vaguaient les borogoves
Les verchons fourgus bourniflaient. »
Contrairement à Tim Burton, qui s'est complètement foiré avec sa version d'Alice aux Pays des merveilles (en 3d s'il vous plait), Gilliam ne s'est jamais frotté à une adaptation directe de cette mythologie particulière. Pourtant, presque 30 ans plus tard, il ouvre l'un de ses films sur ces mots :
« The rabbit-hole went straight on like a tunnel for some way, and then dipped suddenly down, so suddenly that Alice had not a moment to think about stopping herself before she found herself falling down a very deep well.
Either the well was very deep, or she fell very slowly, for she had plenty of time as she went down to look about her and to wonder what was going to happen next. »
(Lewis Carrol)
Tideland débute par cette lecture de quelques lignes de Lewis Carroll, une façon habile de nous entraîner dans ce conte extrêmement noir, mortifère et chargé de symboles en tout genre. Dans Tideland, le spectateur suit une petite fille dans sa descente non pas aux enfers mais dans le terrier morbide et psychédélique d'un lapin mort depuis belle lurette. Jeliza-Rose est la fille d'un chanteur de rock aux veines pleine d'héroïne incarné par Jeff Bridges. Après la mort de sa mère, Jeliza-Rose et son père partent à la campagne et s'installent dans la ferme familiale abandonnée depuis plusieurs années. Mais dès le premier soir, le père est lui aussi victime d'une overdose et meurt en silence sans que la petite fille n'en ait conscience. Commence alors pour elle une plongée progressive dans une série de fantasmes de plus en plus inquiétants et glauques, que viennent peupler en vrac des têtes de poupées, des grands requins de prairies et un couple de voisins aussi toqués que des chapeliers.
Avec Tideland, Gilliam laisse libre court à la noirceur de son esthétique et à la misère sociale que l'on pouvait déjà rencontrer dans certains de ses précédents films. Par exemple, dans The Fisher King réalisé en 1991, qui marquait la première collaboration de Gilliam avec Jeff Bridges, on trouvait déjà des personnages de naufragés, toute une compagnie de clochards dont certains à la lisière de la folie. Dans ce film, Robin Williams joue Parry, l'un de ces laissés pour compte qui fuit un drame personnel et se réfugie dans une quête illusoire, en prenant un animateur de radio cynique et égoïste qu'il a rencontré par hasard, pour un chevalier de la table ronde dont le destin est de retrouver le saint Graal.
Dans le projet avorté L'homme qui tua Don Quichotte, Gilliam avait prévu à nouveau de donner un rôle central à un homme à moitié fou. Le personnage inventé par Cervantes se persuade lui aussi d'être un chevalier et décide du jour au lendemain de parcourir le monde en quête d'aventure. Malheureusement Don Quichotte est un vieillard décrépi et ce qu'il prend pour des géants ne sont que des moulins à vent. Encore une fois dans un film de Gilliam, la fiction devait venir recouvrir la réalité, pour le meilleur ou pour le pire. Comme chacun sait, la production du film entamée en 2000 fut frappée par une série de calamités qui contraignirent Gilliam à abandonner son projet. Récemment, le réalisateur a réussi à récupérer son scénario des griffes des assureurs et le film a été relancé avec Ewan Mc Gregor en lieu et place de Johnny Depp et Robert Duvall dans l'armure de Jean Rochefort.
La thématique de la folie on la retrouve dans d'autres long-métrages du cinéaste. À un certain point de L'armée des 12 Singes par exemple, le personnage qu'interprète Bruce Willis commence à suspecter sa santé mentale d'être responsable de la situation cauchemardesque dans laquelle il se trouve. Et le doute de s'installer aussi chez le spectateur avant que la triste réalité ne vienne se rappeler à lui.
Mais la folie n'est pas la seule façon de fuir la réalité chez Terry Gilliam. Un moyen moins destructeur consiste tout simplement de s'abandonner à la fable, à la légende ou au mensonge.
Travestir la réalité grâce au conte est le thème central des Aventures du Baron de
Münchhausen et d'une certaine façon, le récit des Frères Grimm gravite
également autour de cette question. Dans Münchhausen, Gilliam utilise un personnage
de la littérature allemande pour créer une histoire rocambolesque qui entremêle réalité et fiction. Le film commence dans une ville en siège, encerclée par une armée de turcs sanguinaires. Dans
ce cadre pas vraiment idéal, une troupe de théâtre essaie tant bien que mal de raconter sur scène les hauts faits du célèbre Baron de Münchhausen, quand une personne dans le public interrompt le
spectacle et déclenche un scandale en prétendant être le véritable baron. S'en suivent des péripéties toutes plus incroyables les unes que les autres jusqu'à un dénouement qui vient remettre en
question tout ce qui a été vu jusqu'alors.
|
Si Münchhausen est avant tout un hommage aux contes fantastiques, il permet
également à Gilliam de mettre pour la première fois en abime son propre travail en tant que cinéaste et raconteur d'histoire. Une thématique que le réalisateur explorera à nouveau avec L'Imaginarium du Docteur Parnassus bien des années plus tard.
Quand les personnages de Terry Gilliam ne sombrent pas dans la folie ou ne se racontent pas des histoires à dormir debout, ils peuvent toujours se rabattre sur une autre façon de fuir le monde et de se réfugier dans des paradis artificiels.
En adaptant le roman culte de Hunter Thomson Las Vegas Parano, Gilliam nous propose une balade sous acides de 120 minutes dans le Las Vegas des années 70. Nous suivons Raoul Duke, incarné par Johnny Depp, un journaliste alter ego de Hunter Thomson, qui part couvrir une course de moto dans le désert qui entoure la ville du péché. Accompagné de son avocat, joué par Benicio del Toro, Raoul Duke va mettre à profit ce reportage dont il se fout comme de sa première ligne de coke pour repousser les limites de la défonce et tenter de toucher du doigt l'essence de cette période cynique qui voit les utopies des années soixante s'écrouler les unes après les autres. Las Vegas Parano est peut-être ce que Gilliam a tenté de plus expérimental d'un point de vue formel mais aussi narratif. Le film est fidèle au concept du journalisme gonzo inventé par Thomson, et consiste donc en une immersion subjective et sans cesse perturbée par la drogue dans le Las Vegas décadent de l'an de grâce 1971.
Pour faire sortir ses personnages de la réalité, Gilliam a aussi eut recours par deux fois à un procédé classique de la science-fiction : le voyage dans le temps qui permet de quitter un plan de réalité sans pour autant basculer dans l'imaginaire, la folie ou dans un réel altéré par les drogues. Dans Bandits Bandits le héros est un petit garçon qui s'ennuie dans sa vie trop bien rangée et qui va partir à la suite d'une bande de nains voleurs dans une exploration de l'histoire. De Robin des bois à Aggamemnon en passant par Napoléon, le jeune Kevin va rencontrer une pléthore de personnages légendaires et faire un voyage inoubliable avant de revenir dans le présent qui va être passablement bouleversé par son incursion dans le temps.
Avec L'armée des 12 Singes le réalisateur revisite le court-métrage de Chris Marker La Jetée et propulse son personnage dans une course poursuite à travers le temps pour éviter qu'une apocalypse bactériologique ne survienne. Gilliam signe l'un des plus fascinants film de voyage dans le temps de l'histoire du cinéma et offre à Bruce Willis son rôle le plus complexe et le plus remarquable.
J'ai gardé pour la fin deux films qui ont une place particulière dans la filmographie de Terry Gilliam. Son dernier film en date L'Imaginarium du Docteur Parnassus est un voyage fascinant dans l'imaginaire des individus. En passant de l'autre côté du miroir du docteur Parnassus, chaque personnage se retrouve dans un univers de fantasmes où va se jouer une lutte acharnée pour le salut de son âme. Le film entier se construit autour de cette idée de fuite dans la fiction et de la révélation que cette fiction peut offrir aux explorateurs pour mieux appréhender le réel une fois sorti de l'Imaginarium. Avec ce film on retrouve avec bonheur les talents de poète et de créateur d'images de Gilliam. Le film est somptueux et le sujet lui permet de parler à nouveau de son travail en tant que créateur, un peu à la façon du Big Fish de Tim Burton, mais avec plus de folie.
Pour conclure, parlons rapidement de Brazil, le film qui m'a fait tomber amoureux de Terry Gilliam et qui constitue pour beaucoup de spectateurs son chef-d'œuvre. Adaptation officieuse du roman 1984 de Georges Orwell, Brazil nous plonge dans une dystopie cauchemardesque, gangrénée par une administration kafkaienne. Sam Lowry est un petit fonctionnaire qui passe son temps à rêver qu'il est un surhomme en guerre contre des forces maléfiques. Au fur et à mesure que l'histoire avance, la dégénérescence du monde qui l'entoure vient contaminer ses rêves et Lowry s'enfonce progressivement dans la paranoïa et les hallucinations.
Avec Brazil , Gilliam nous propose un film d'anticipation parfait, suffisamment surréaliste pour être drôle et suffisamment réel pour donner naissance à une tragédie romantique qui nous touche en plein cœur. Si vous ne l'avez pas encore vu je ne peux que vous conseiller d'éteindre votre radio, de vous précipiter dans le magasin le plus proche et de vous immerger dans cet univers loufoque, poétique et inoubliable que nous a offert Gilliam il y a de ça 25 ans. Vous ne le regretterez pas.
Voilà pour cette approche rapide et subjective de l'œuvre de Terry Gilliam. Si comme je l'ai fait il est possible de dégager de sa filmographie la thématique récurrente de l'évasion dans la fiction, une idée qui renvoie bien évidemment à la fonction première du cinéma et en particulier du cinéma de l'imagination, on peut aussi aborder ces films de différentes façons. L'œuvre de Terry Gilliam est d'une richesse incroyable et à chaque nouvelle vision d'un de ses films, il est possible de découvrir de nouveaux détails ou de nouvelles portes d'entrées pour pénétrer dans la tête de ce grand monsieur du cinéma.
Postez vos commentaires sur la page de l'émission.
