Philip K. Dick et le cinéma

 

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1982 - Blade Runner, de Ridley Scott - (dossier réalisateur)
d'après le roman 'Do Androids Dream of Electric Sheep' (1968)

 

1990 - Total Recall, de Paul Verhoeven
d'après la nouvelle 'We Can Remember it for You Wholesale' (1966)

 

1992 - Confessions d'un barjo, de Jérôme Boivin
d'après le roman 'Confessions of a Crap Artist' (1959)

 

1995 - Screamers, de Christian Dugay
d'après la nouvelle 'Second Variety' (1953)

 

2001 - Impostor, de Gary Fleder
d'après la nouvelle 'Impostor' (1953)

 

2001 - Minority Report, de Steven Spielberg
d'après la nouvelle 'Minority Report' (1956)

 

2003 - Paycheck, de John Woo
d'après la nouvelle 'Paycheck (1953)

 

2006 - A Scanner Darkly, de Richard Linklater
d'après le roman 'A Scanner Darkly' (1977)

 

2007 - Next, de Lee Tamahori
d'après la nouvelle 'The Golden Man' (1954)

 

2010 - L'Agence, de Georges Nolfi
d'après la nouvelle 'Adjustment Team' (1954)

 

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Nous sommes en 1928 en plein hiver. La crise économique bat son plein et ravage le pays quand Dorothy Kindred Dick met au monde deux jumeaux : Philip et Jane Charlotte. Malheureusement, les jumeaux manquent de lait et de soins appropriés et la petite Jane meurt quelques semaines plus tard. Cette disparition marque le survivant au fer rouge. De la perte de sa jumelle, Philip gardera toute sa vie un traumatisme et une fascination pour la dualité et la mort, des sujets fondamentaux que l'on retrouvera plus tard dans ses œuvres de fictions et dans ses essais.

 

Rapidement le jeune Dick fait preuve d'un certain talent pour l'écriture et l'imaginaire débridé. Il s'intéresse très tôt à la science-fiction et la fantasy et il vend sa première nouvelle alors qu'il n'a que 23 ans. Quatre ans plus tard il publie son premier roman Loterie Solaire. Suivront de nombreux textes que la critique spécialisée finit par récompenser en 1963, en attribuant le prix Hugo (le plus prestigieux pour la littérature de science-fiction) à son livre Le Maître du Haut château.

 

L'écriture étant sa seule source de revenus, Dick se met à consommer très tôt des amphétamines pour augmenter son rendement. En 1963 il écrit par exemple 6 romans d'affilée. Cette dépendance aux amphétamines et les thématiques psychédéliques de plusieurs de ses histoires lui valent une aura d'écrivain drogué, mais les témoignages se contredisent et selon ses biographes, il n'aurait consommé qu'une ou deux fois du LSD et n'en gardait pas un très bon souvenir.

 

Les grandes œuvres de Dick appartiennent pour leur majorité au genre de la science-fiction, même s'il a écrit un certain nombre de romans de littérature générale. La plupart de ses histoires se déroulent dans le futur ou dans l'espace, mais Dick utilise ces lieux communs de la science-fiction pour parler de la vie quotidienne. Ses personnages sont confrontés à des problèmes banals plutôt qu'à de grandes aventures épiques. Les postulats de science-fiction que Dick utilise, servent surtout à amplifier la réalité pour mieux poser des questions d'ordre moral, éthique, psychologique ou métaphysique. Si l'on cherche à synthétiser, il y a deux grandes interrogations qui courent tout au long de ses œuvres et auxquelles il tentera de répondre jusqu'à sa mort en 1982 : qu'est-ce qu'être humain et qu'est-ce que la réalité ?

 

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Toute l'œuvre de Dick découle de ces deux questions capitales. Son intérêt pour les simulacres, les mondes virtuels, les faux humains, les androïdes, la drogue et les manipulations médiatiques, tout vient de ce doute quant à la réalité et à la nature de l'homme. C'est également une des raisons de la paranoïa chronique que l'on rencontre dans la littérature mais aussi dans la propre vie de l'auteur.

 

Dick ne rencontra jamais le grand succès de son vivant, à part en France, où ses idées d'extrême-gauche et le mélange de science-fiction et de littérature traditionnelle lui valent l'intérêt de la critique et des lecteurs. Ce n'est qu'à la fin de sa vie que l'auteur commence à être placé sous les feux des projecteurs et cela grâce au cinéma. Une situation qui peut sembler paradoxale, alors que Dick a passé sa vie à dénoncer les faux semblants et les manipulations médiatiques. Pourtant Dick ne détestait pas le cinéma. Il avait beaucoup apprécié les films de Stanley Kubrick 2001 : Odyssée de l'espace et Docteur Folamour ainsi que L'homme qui venait d'ailleurs de Nicholas Roeg, avec David Bowie. Dick écrivit même deux scénario, l'un pour la série télévisée Les Envahisseurs, dont le côté hautement paranoïaque lui plaisait beaucoup et une adaptation pour le cinéma de son roman Ubik, un projet qui ne vit jamais le jour, mais dont le scénario a été traduit et publié en France aux éditions Les Moutons Électriques.

 

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Sorti en 1982, Blade Runner de Ridley Scott a été la première adaptation de Dick pour le cinéma. Basé sur le livre Do Android Dreams of Electric Sheep ? (Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?), Blade runner s'éloigne assez radicalement du contenu du roman pour proposer une vision personelle de l'univers dickien. Le livre, écrit en 1966, nous entraine dans un futur lointain : janvier 1992 ! La terre a été ravagée par une guerre nucléaire et la quasi-totalité de la faune a disparu. Rick Deckard est un policier spécialisé dans la traque et l'élimination d'androïdes évadés. Il accepte un gros contrat dans l'espoir de remplacer son mouton électrique par un véritable animal. Un signe ostensible de richesse qui fera enfin cesser les quolibets de ses voisins plus fortunés. Deckard se retrouve donc à poursuivre et à abattre des simulacres d'humains pour s'acheter un authentique quadrupède à poil.

 

Si Ridley Scott et ses scénaristes conservent les grandes lignes du roman, de nombreux éléments disparaissent lors du passage de l'écrit à l'écran. La différence la plus importante concerne bien sûr les animaux artificiels. Dans le roman, cette idée est présente dès le titre et éclaire les motivations du personnage principal. Par contre dans le film, la faune artificielle n'a qu'une place anecdotique. La dimension écologique du roman n'est donc plus aussi présente dans le film, qui n'utilise d'ailleurs pas un contexte post-apocalyptique.

 

Un autre point de divergence entre le livre et le film est le doute qui plane au sujet de la nature de Deckard. Par de petites touches discrètes, Ridley Scott suggère que le Blade Runner serait peut-être lui même un androïde. Un détail que Dick avait à peine évoqué dans son roman mais qui rappelle de façon assez claire la paranoïa et les interrogations relatives au genre humain qui sont récurrentes dans ses textes.

 

D'autres éléments du livre ont également disparu, comme le Mercerisme, cette religion officielle que les gens pratiquent grâce à des machines à prière, les boîtes à empathie, qui permettent aux humains de communier dans un monde virtuel auquel les androïdes n'ont pas accès. Dans l'ensemble, le film Blade Runner se focalise principalement sur l'aspect policier du roman et accorde moins de place à la psychologie des personnages et aux éléments de la vie quotidienne. Les long développements sur ce qui caractérise l'homme ont disparu pour être remplacés par des interrogations différentes, que l'auteur lui-même considérait comme pertinentes. Car Dick a pu voir certaines bobines de Blade Runner, quelques mois avant sa mort, et après avoir longtemps rejeté le projet, il avait déclaré que la vision de Ridley Scott complétait de façon intelligente son roman.

 

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La seconde adaptation de l'œuvre de Dick au cinéma fut mise en chantier dès 1974, longtemps avant la sortie en salles de Blade Runner. D'abord proposé aux studios Disney, le scénario qui allait devenir celui de Total Recall n'a pas séduit la firme aux grandes oreilles et c'est finalement Dino de Laurentiis, producteur légendaire de Conan le Barbare, Dead Zone et L'année du Dragon qui achète le script et le confie à David Cronenberg. Pendant presque un an, le réalisateur de Videodrome travaille sur le projet, jusqu'à ce qu'on lui fasse remarquer qu'il n'avait rien compris. Dans un entretien, il raconte qu'après plusieurs mois de travail, le scénariste du film vint le voir et lui dit : «Tu te rends compte de ce que tu es en train de faire ? Tu fais une version fidèle à Philip K. Dick !» Cronenberg répondit alors : Ce n'est pas ce que je suis sensé faire ?», ce à quoi, on lui rétorqua : «Non, ce que nous voulons c'est "Les Aventuriers de l'Arche Perdue vont sur Mars"». Cronenberg quitta donc le projet et c'est Paul Verhoven qui fut propulsé aux commandes du film.

 

Réécrit pour convenir à la star Arnold Schwarzenegger qui endossera le rôle principal, Total Recall se démarque de la nouvelle originale Souvenirs à vendre. Chez Philip K. Dick le personnage principal, Douglas Quail, rêve d'aller sur Mars mais ne peut pas se payer le voyage. Il décide donc de faire appel à une agence spécialisée qui implante chez ses clients des faux souvenirs de voyages à la carte. Pendant la procédure, notre héros découvre qu'il a réellement été sur mars en tant qu'agent secret et que sa mémoire a été effacée. S'en suit une course poursuite qui se conclut par un compromis. Les souvenirs de Douglas seront effacés à nouveau et recouverts par d'autres fantasmes issus de la prime enfance.

 

La première partie du film est assez fidèle à la nouvelle. Mais dès qu'Arnold embarque pour Mars, le film invente sa propre histoire. Pourtant, Total Recall regorge de petits détails qui prouve que Paul Verhoven et ses scénaristes comprenaient parfaitement l'œuvre de Dick. Les robots-taxis, les mutants, la cupidité du pseudo-gouvernement martien, tout cela semble sorti d'un roman de l'auteur. La preuve la plus évidente de cette fidélité est sans doute l'ambiguïté qui plane en permanence sur ce que vit le héros. Est-il en train de rêver son voyage comme prévu, tranquillement installé sur Terre, ou est-il en train de vivre réellement toutes ces péripéties sur Mars ? Jusqu'à la fin, le doute est maintenu et le film se termine d'ailleurs sur ces mots : Quaid : I just had a terrible thought... what if this is a dream ? Melina : Well, then, kiss me quick before you wake up !

 

Un ultime pied de nez et un hommage direct à plusieurs romans de Philip K. Dick, dont le plus célèbre Ubik qui se termine lui aussi sur une remise en cause de la réalité. Si Total Recall est avant tout un blockbuster d'action/aventure taillé pour Schwarzenegger, il représente malgré tout une belle appropriation des thématiques dickiennes par Paul Verhoven.

 

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Un mutant de Total Recall qui semble tout droit sorti du roman Docteur Bloodmoney 

 

Le troisième film dont je vais parler maintenant a une place à part parmi les adaptations de Dick. Il s'agit de Confessions d'un Barjo de Jérôme Boivin, sorti en 1992, avec Richard Bohringer, Anne Brochet et Hippolyte Girardot. C'est le seul film qui ne soit pas anglo-saxon, mais français, et c'est aussi la seule adaptation d'un roman de littérature générale de l'auteur. Nous ne sommes donc pas dans la science-fiction mais dans une forme d'autobiographie romancée. Dans ce livre, Dick transpose des éléments de sa vie avec sa troisième femme, Anne Rubinstein, et dresse le portrait de quatre personnages hauts en couleur. Fay est une femme forte et intelligente qui vit avec son époux Charley dans la banlieue de Los Angeles. Isidore est le frère de Fay et accessoirement le "Barjo" du titre et Nathan est un autre homme qui va devenir l'amant de Fay. Quand sa maison brule, Isidore est recueilli par sa sœur, ce qui va provoquer toute une série de bouleversements qui se concluront de façon assez dramatique.

 

Le principal reproche que l'on peut faire à Jérôme Boivin, c'est d'avoir pris une histoire qui se déroule dans les années 50 en Californie et de l'avoir transporté dans le sud de la France des années 90. Les nombreuses références spatiales et temporelles du roman original disparaissent pour laisser la place à d'autre, issues de la culture française moderne. La psychologie des personnages s'en trouve bien évidemment modifiée mais Boivin parvient malgré tout à garder une certaine cohérence dans son adaptation. Finalement la classe moyenne française n'est pas si différente de celle qui vit de l'autre côté de l'Atlantique et en 40 ans, les préoccupations n'ont finalement pas tant changé. Les problèmes au sein d'un couple restent les mêmes, tout comme les rapports compliqués entre frères et sœurs. Finalement, la plus grosse différence vient de l'humour proche du vaudeville que Boivin met en place dans son film. Le ton souvent grinçant et cynique de Dick disparaît ou est édulcoré.

 

Reste que le film de Boivin propose des éléments qui ne sont pas dans le roman original mais qui font directement référence à la biographie de Dick. Le frère et la sœur deviennent des jumeaux et le Barjo subit quelques hallucinations clairement empruntées à l'écrivain. Un petit film rare et attachant.

 

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À travers ces trois films, l'essentiel est dit. Les deux thématiques centrales de la littérature de Dick ont été transposées au cinéma. Avec Blade Runner ce sont les questions sur les simulacres humanoïdes et la nature de l'humain qui ont été abordés et avec Total Recall la question de la réalité et du rêve. Enfin Confessions d'un Barjo cristallise la volonté qu'avait Philip K. Dick de mélanger réalité et fiction au sein de ses œuvres. Il cherchait à trouver un juste équilibre entre la science-fiction et la littérature générale en parsemant d'éléments biographiques ses histoires incroyables de réalités truquées et d'explorations extra-terrestres.

 

Alors que Blade Runner acquiert son statut de chef d'œuvre et de film culte grâce à la vidéo et alors que Total Recall totalise environ 120 millions de dollars de recettes sur le sol américain, les banquiers d'Hollywood commencent à comprendre que Philip K. Dick pourrait bien être une poule aux œufs d'or pour qui saura adapter ses romans et nouvelles. Et comme l'écriture était la seule source de revenus de Dick, il était devenu un véritable maître dans l'art de tourner une histoire pour qu'elle accroche le lecteur en quelques paragraphes avec un concept fort.

 

Emboîtant le pas à Blade Runner, deux films américains vont donc jouer avec la thématique de l'androïde simulacre, impossible à différencier de l'homme véritable. Dans les deux cas il s'agit de films à budget moyen qui adaptent une de ces nouvelles que Dick écrivait à un rythme industriel et de façon alimentaire au début des années 50 et dont il disait lui même qu'elles étaient « de seconde zone ».

 

Le premier, Planète Hurlante de Christian Dugay, sorti en 1995, nous propulse sur Sirius 6B, une planète lointaine où sévit une guerre meurtrière depuis de nombreuses années. Pour remporter la victoire, un des deux camps a crée des armes automatiques, des machines capables de s'auto-reproduire et de s'améliorer toute seules. Et après quelques génération à étudier le comportement des hommes, elles se mettent à fabriquer des androïdes qui imitent à la perfection les humains pour mieux les piéger. Planète Hurlante utilise les principaux éléments de la nouvelle Second modèle, que Dick écrit en 1953, mais s'éloigne radicalement du discours de l'auteur pour se contenter de remplir son cahier des charges de film d'action post-Terminator 2, le talent et le budget en moins.

 

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Le scénariste Dan O'Bannon, déjà à l'œuvre sur Total Recall, délocalise le conflit qui se déroulait originellement sur Terre et motive cette guerre à laquelle Dick n'avait pas voulu donner de raison. Dans la nouvelle, écrite en pleine guerre froide, les Américains et les Russes étaient renvoyés dos à dos face à cette nouvelle menace dont ils étaient à l'origine. L'histoire se terminait plutôt mal pour l'humanité et le seul réconfort du héros était de voir que les machines commençaient à se détruire entre elles, une conclusion cynique et désespérée comme les aimait l'auteur. Planète Hurlante est donc un film moins satirique que le texte dont il s'inspire. Alors que l'écrivain dressait un portrait sans concession de la bêtise humaine et adressait un message de paix à ses contemporains, le film subvertit le propos dickien par la violence des images et assume son inconséquence.

 

Le second film à aborder la question de l'androïde en prenant pour base une nouvelle de Philip K. Dick est Impostor de Gary Fleder sorti en 2002. Comme dans Planète Hurlante, un énième conflit entre terriens et extra-terrestres a débouché sur la création d'armes à forme humaine. Mais cette fois-ci, les androïdes ont une particularité : ils ne savent pas ce qu'ils sont et pensent être de véritables humains. Ils vivent donc la vie de ceux dont ils ont pris la place jusqu'au jour où leurs supérieurs les font exploser à proximité de leur cible. Dans Impostor, un homme normal, Spence Olham, devient du jour au lendemain un fugitif quand il est soupçonné d'être l'une de ces bombes sur pattes.

 

Persuadé de son humanité Olham va réussir à s'enfuir et va tout faire pour prouver son identité. Le film de Gary Felder adapte de façon très fidèle la nouvelle de Dick, mais malheureusement, la nouvelle en question ne brille pas par son originalité ou sa profondeur et après Blade Runner, Planète Hurlante et deux Terminator, le sujet commence à sentir le réchauffé. De plus, le film Impostor devait à l'origine faire partie d'un triptyque et ne durer qu'une quarantaine de 40 minutes, mais les producteurs, enthousiasmés par le segment de Fleder, poussèrent le réalisateur à en faire un long-métrage autonome. L'histoire a donc été étirée et cela s'en ressent à la vision, avec de longues péripéties répétitives et sans grand intérêt. Le film n'est jamais sorti sur les écrans français et il a fallu attendre son édition en dvd pour le découvrir.

 

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Quelques mois seulement après la sortie dans les salles américaines d'Impostor, une autre adaptation de Dick déboule sur les écrans. Et pas n'importe laquelle, puisqu'il s'agit du Minority Report de Steven Spielberg, avec la toute petite star internationale Tom Cruise, dans le rôle principal.

 

Minority Report dépeint un monde futuriste dans lequel la criminalité a été presque totalement endiguée. Un dispositif policier, Précrime, anticipe les crimes et arrête les meurtriers avant qu'il ne commettent leurs méfaits. Cette organisation fonctionne grâce à des mutants qui sondent l'avenir et qui perçoivent les crimes avant qu'ils ne soient perpétrés. Tout va pour le mieux dans ce meilleur des mondes jusqu'au jour où un policier est lui même désigné par les précogs comme un futur meurtrier. Commence alors pour notre pauvre poulet, une course contre la montre et contre son propre futur. Un sujet en or pour Steven Spielberg et ses scénaristes qui tirent de cette nouvelle un long-métrage de science-fiction léché et pétaradant, à l'image glaciale et au suspense implacable.

 

Si le film de Spielberg rempli parfaitement son rôle de thriller de science-fiction, on ne peut pas en dire autant pour ce qui est de la fidélité d'adaptation. Alors que la nouvelle commence par un constat amer du héros sur son grand âge, son embonpoint et sa calvitie, le rôle a été donné à Tom Cruise qui, comme chacun le sait, est vieux, gros et chauve. C'est un détail, mais il est symptomatique du travail de transformation que l'équipe du film a fait subir à la nouvelle originale. Les précogs hideux que Dick avait imaginé et que Rob Bottin avait concrétisé à grand coup de prothèses en silicone sur Total Recall, font place ici à des acteurs à peine maquillés.

 

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"Précog" dans Total Recall  "Précog" dans Minority Report 

 

Mais la plus grande trahison à mon avis réside dans le dénouement de l'histoire. Chez Dick, le policier John Anderton finit par commettre volontairement le crime dont il est accusé pour que le système conserve sa légitimité et qu'il perdure. En faisant ça, il se condamne à l'exil mais sait que Précrime restera opérationnel. L'auteur laisse le soin au lecteur de définir si les actes de John sont justes ou non, bons ou mauvais et si le système a priori séduisant d'une société sans crime parce que surveillée constamment n'est pas finalement un authentique cauchemar.

 

Spielberg, lui, choisit de mâcher le travail aux spectateurs. D'abord ce n'est plus le héros qui commet un meurtre pour sauver le système mais un autre protagoniste, qui est d'ailleurs plus proche du John Anderton de la nouvelle que ne l'est le personnage campé par Tom Cruise. Enfin, le film se conclue par la fermeture définitive de Précrime. Les questions morales et éthiques liées à la présomption de culpabilité et aux dérives sécuritaires du système policier sont balayées par la dissolution pure et simple du problème. Alors que l'actualité américaine et l'adoption du Patriot Act l'année précédente donnait au sujet du film une résonance particulière, Spielberg choisit de faire de Minority Report une simple évasion dans le futur qui ne porte pas à conséquence. En faisant cela, il s'éloigne radicalement de la nouvelle dans laquelle Précrime était défendu sans réticence par Anderton, ce qui permettait au lecteur de percevoir plus facilement son ambiguïté.

 

Dans la foulée de Minority Report, et pour profiter de la vague Philip K. Dick que Steven Spielberg a relancé, deux films qui utilisent le thème de la précognition vont être produits. Paycheck de John Woo en 2003 et Next de Lee Tamahori en 2007 qui adaptent à nouveau des nouvelles sans intérêt particulier que l'auteur écrivait pour faire bouillir la marmite, ces deux films brillent par leur médiocrité. Le désintérêt des réalisateurs pour l'univers et l'esprit « dickien » ne serait pas aussi flagrant si les films étaient un peu plus inspirés. Mais non, les idées de l'écrivain sont passées à la moulinette hollywoodienne et deviennent de simples véhicules pour les stars Ben Affleck et Nicolas Cage.

 

Le thème de la synchronicité temporelle, des réalités superposées dans le temps et les mystères de l'entropie qui fascinaient Dick sont ignorés pour mieux accumuler des scènes d'action roboratives et formatées. Paycheck et Next font leur marché dans le film de Spielberg, en lui empruntant un certain nombre de concepts visuels, et de péripéties. Tout bien considéré, ces deux films se construisent sur un unique ressors dramatique, déjà développé dans une séquence de Minority Report. Dans cette scène, John et Agatha fuient à travers un centre commercial et la précog utilise son don de voyance pour leur permettre de s'échapper. Dans Paycheck et dans Next, cette idée séduisante et spectaculaire qui fonctionne très bien de façon ponctuelle dans le film de Spielberg est développée en long en large et en travers jusqu'à l'indigestion. Bref, ces deux là, vous pouvez les laisser dans les bacs à soldes des Cash Converters et vous rabattre plutôt sur Planète Hurlante et Impostor, qui malgré leurs défauts sont bien plus recommandables.

 

Il est temps maintenant de parler de l'adaptation la plus fidèle de l'œuvre de Philip K. Dick au cinéma.

 

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Sorti en 2006, entre Paycheck et Next, A Scanner Darkly de Richard Linklater a été une véritable bouffé d'oxygène pour tous les fans de Philip K. Dick. Troisième adaptation d'un roman, après Blade Runner et Confessions d'un Barjo, A Scanner Darkly se base sur l'un des livres les plus acclamés de l'auteur : Substance Mort. Avec ce roman, publié en 1977, Dick réussit à mélanger parfaitement autobiographie et science-fiction et plonge ses lecteurs dans la plus sombre période de sa vie, le début des années 70, quand après s'être fait quitter par sa quatrième femme, il ouvrit sa maison à tous les drogués des environs et s'enferma petit à petit dans une dépression chronique. Substance Mort raconte l'histoire de Bob Arctor, un policier infiltré, chargé de démanteler un trafic de drogue. Obligé de cacher son identité à ses collègues et son véritable travail aux drogués qu'il fréquente, Arctor se retrouve rapidement dans une situation improbable où on le charge de se surveiller lui-même. Cette mission et son addiction progressive à la Substance Mort, le font basculer petit à petit dans la schizophrénie.

 

Pour adapter ce roman culte, Richard Linklater décide d'avoir recours à une technique qu'il a déjà utilisé en 2001 pour son film Waking Life : la rotoscopie numérique. Il s'agit d'une vieille technique du cinéma d'animation remise au goût du jour grâce à des outils informatiques. La production du film se déroule en deux temps : la prise de vue proprement dite, comme dans un tournage classique, et l'animation. Chaque image du film passe entre les mains d'une équipe d'animateurs qui repeint par dessus. Le graphisme du film est donc unique, entre réalisme et animation et la performance des comédiens est authentique.

 

Ce choix esthétique est la grande réussite du film de Linklater. La rotoscopie permet d'illustrer visuellement l'univers instable développé par Dick dans ses romans. Pour la première fois, on retrouve sur l'écran, cette « non-fiabilité du milieu ambiant », cette réalité incertaine et cauchemardesque, qui est la marque de fabrique de l'auteur.

 

A Scanner Sarkly est un film fort, poignant et techniquement impressionnant quand on sait qu'il a fallu plus de 300 heures de travail pour animer chaque minute de film. Le casting, emporté par Keanu Reeves, Robert Downey Jr, Woody Harelson et Wynona Ryder, s'approprie les personnages de Dick et nous entraine dans un pur délire paranoïaque, drôle et terrible à la fois, qui trotte dans la tête longtemps après la fin du film.

 

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Quelques mots sur L'agence de Georges Nolfi. Nous sommes à nouveau face à l'adaptation d'un texte mineur, gonflé par les scénaristes pour convenir à une durée de long-métrage. L'ensemble se laisse agréablement regarder, mais n'a plus grand chose à voir avec Dick. Le syndrome Paycheck, en quelque sorte, même si le film de Nolfi est bien plus réussi que ne l'est celui de John Woo. On retrouve des éléments de science-fiction déjà rencontrés dans plusieurs autre film comme la saga Matrix ou le Dark City d'Alex Proyas et c'est finalement plus la romance entre Matt Damon et Emily Blunt qui est mise en avant que l'univers de science-fiction et la thématique de la réalité contrefaite que l'on trouvait dans la nouvelle.

 

Pour aller plus loin :


- Invasions Divines de Laurence Sutin (excellente biographie de l'auteur)
- Les romans de Philip K. Dick de Kim Stanley Robinson (analyse de l'oeuvre)
- Site officiel consacré à l'auteur
-
Site officiel de la prochaine adaptation cinéma de Dick
- Blog consacré aux relations entre Dick et le cinéma.
 

 

Martin Griffault

 

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